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Sirin Boubaker, cartographier ce qui reste

Par Shiran Ben Abderrazak

Galerie Khal · Exposition collective · 12 mars – 9 avril 2026

Il existe, dans l’art contemporain, une lignée discrète d’artistes pour qui le corps n’est ni sujet ni prétexte, mais terrain de fouille. Marlene Dumas peint des figures saturées d’affect politique. Kiki Smith fragmente l’anatomie pour en révéler la vulnérabilité structurelle. Sirin Boubaker s’inscrit dans cette lignée, depuis un lieu précis : celui de l’entre-deux méditerranéen, entre une Tunisie quittée et une France habitée, entre deux temporalités que son travail ne cherche pas à réconcilier mais à faire coexister sur la surface.

Née en 1993 à Kalaat el-Andalous, formée aux Beaux-Arts de Nabeul, installée à Lyon après un passage par Paris, Sirin travaille la peinture, le collage, le photomontage et, de plus en plus, le cyanotype sur textile. C’est ce dernier médium qu’elle présente à la Galerie Khal dans le cadre d’une exposition collective, et le choix n’est pas anodin. Le cyanotype, qu’Anna Atkins utilisait dès 1843 pour fixer des empreintes botaniques, est un procédé d’enregistrement : la lumière solaire imprime l’image par contact, le tissu conserve les accidents, les plis, les résidus du temps. Ce que le cyanotype produit, dans sa pratique, c’est une forme d’isomorphisme entre le procédé et le sujet. Le cyanotype fait ce que la peinture raconte : il dépose, il sédimente, il garde la trace de ce qui a été là sans le figer.

Pour saisir la portée de ce qu’elle montre ce soir, il faut mesurer le chemin. Ses premières toiles donnaient à voir des figures hybrides, des silhouettes instables, des crânes flottants. On pourrait penser à la vanité classique, on aurait tort. Chez Sirin, le crâne fonctionne comme ce qui persiste quand le récit individuel s’est dissous, un vestige, pas un symbole. Dans ses compositions sur toile, il surplombe des corps assis, solides mais fragmentés, pris dans des aplats de bleu profond ou d’orange vif. La dissociation tête-corps n’est pas un exercice formel : elle traduit une condition. Celle de qui habite un espace sans y être entièrement présent, ou de qui porte une mémoire que le présent ne sait plus accueillir. Quand elle intègre le texte et le collage, le geste reste pictural. Le tampon « Refusé », le mot « visa », l’inscription « Comment sortir du monde » ne relèvent pas du slogan. Ce sont des fragments prélevés sur le réel, traités avec la même économie que ses silhouettes : superposés, à moitié recouverts. On pense à Bouchra Khalili et à ses cartographies de trajectoires clandestines, mais le geste de Sirin est plus intime, moins systématique. Il procède par accumulation de signes plutôt que par dispositif. La violence administrative y apparaît comme un bruit de fond qui traverse le tableau sans jamais en devenir le sujet unique.

Les cyanotypes sur textile, ceux-là mêmes que la Galerie Khal donne à voir du 12 mars au 9 avril, marquent un tournant dans cette trajectoire. Les œuvres quittent le mur, se suspendent dans l’espace, se déploient verticalement. Dans Blue Relic (2025), des ruines classiques, des architectures antiques surgissent en réserve dans le bleu, habitées par des silhouettes spectrales. Dans Intimate Strata (2025), le tissu tombe du plafond comme une colonne de mémoire, une silhouette solitaire y flotte parmi des traces végétales et des accidents de lumière. L’échelle change. Le rapport au spectateur aussi : on ne regarde plus une image, on circule dans un territoire. Le tissu pend, respire, bouge, ses plis sont une écriture que l’artiste ne contrôle qu’en partie. Il y a dans ce lâcher-prise formel quelque chose qui fait écho au propos : accepter que la mémoire n’est pas un objet à conserver mais un processus à traverser.

Ce passage au textile inscrit Sirin dans un courant plus large de l’art contemporain, celui qui, de Sheila Hicks à Ibrahim Mahama, fait du tissu un matériau politique autant que plastique. Mais sa spécificité tient à ce que le cyanotype apporte : une temporalité. Le bleu de Prusse qui apparaît sur ses toiles n’est pas posé, il est le résultat d’une exposition, au sens photographique et existentiel du terme. La lumière inscrit, le tissu reçoit, le temps fait le reste. Sirin ne fabrique pas des images, elle crée les conditions pour que des images adviennent. Ses pièces portent en elles la double exposition, au soleil de Tunisie et à la lumière de France, et en gardent la marque comme une peau garde la brûlure.

Ce qu’il faut retenir de cette pratique, au-delà de sa cohérence formelle, c’est sa position. Sirin Boubaker n’illustre pas l’exil, ne témoigne pas du déracinement, ne performe pas l’identité blessée, registres déjà bien balisés et parfois complaisants dans l’art de la diaspora. Elle fait autre chose, quelque chose de plus rare : elle donne forme à cet état intermédiaire, ni ici ni là-bas, où l’identité se recompose en permanence, et elle le fait avec des moyens qui participent eux-mêmes de cette instabilité. Le tissu qui pend, le bleu qui varie selon la lumière du jour, la figure qui apparaît et se dissout dans la trame. Rien n’est fixé. Tout est en cours. C’est la condition même qu’elle décrit, rendue visible.